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19 janvier 2008

Face à face au café fumant

Dès l'instant où elle le vit, elle voulut que ce soit lui.
Lui et
personne d'autre. Lui ou rien.
El
le s'appliquait à l'étudier des yeux et fut troublée par la ligne parfaite de ses épaules. Comme elle aimait ces épaules ! Elle ne pouvait en détacher le regard. Bientôt elle s'approcha de lui, obsédée, possédée par le charme de cet inconnu ni beau ni laid, mais tellement beau, si vous voyez ce que je veux dire.
Il ne remarqu
a rien tout d'abord, absorbé par les volutes de fumée qui poursuivaient leur ascension inlassablement, nés d'une simple tasse de café et emportant leur arrière-goût brûlant avec eux. Il ne savait pas remarquer les choses. Il avait décidé de vivre dans l'irréel, dans l'oubli de soi, dans la chaleur des cafés fumants. Depuis toujours il portait des lunettes, deux rectangles de verre ayant pour rôle de corriger sa myopie.
Il
avait renoncé à ces lunettes quelques mois auparavant, ayant soudain pris conscience du contraste qu'elles affichaient : on ne peut pas avoir la prétention de voir clair dans un monde où personne ne comprend rien.
Ainsi il er
rait dans le flou, dans le vague, il se cognait parfois aux murs à l'image des coups que nous assène la vie, et ne reconnaissait les gens que de très près. Il s'habillait n'importe comment, mettait du sel à la place du sucre dans sa coupe de fraises, ne conduisait pas, prenait la mauvaise ligne de métro ; il passait pour un rêveur, un malade, un schizophrène, un distrait, un incapable ; bref, un impossible...
Elle avait sans do
ute saisi cette nuance si particulière dans sa façon de tâter légèrement la table pour trouver sa petite cuillère. Elle se dit encore une fois "c'est lui".
Elle ne
supportait pas le pragmatisme et sur-prônait l'énigmatisme.

Il l
eva la tête. Il dinstingua un corps près du sien. Ce corps avait quelque chose d'insistant qui le poussa à se concentrer pour réellement le voir. Les couleurs et les formes lui vinrent, naturellement, sans plus de vélocité que le pas d'une tortue ; il vit du rouge, beaucoup de rouge, et comprit qu'elle portait une de ces grandes robes espagnoles aux multiples jupons, avec une fleur rouge dans les cheveux. Il sourit. C'était une danseuse. Une étoile. Une "infirme qui volait"...
Il
forca ses yeux à travailler et put l'approcher plus précisément du regard. Elle était petite et frêle, tenait un sac de caramels dans une main et le monde dans l'autre. Elle ne portait pas de talons. Il en fut ému. Elle était petite et l'acceptait. C'était tellement plus simple.
Elle ne souriait pas.
Sa bouche demeurait close et sensuelle, renfermant une dentition imparfaite, souvenir de ses orgies de sucreries, au temps des premiers boutons d'acné.
Il la regardait
encore, sans se poser de question, en constatant simplement.
Son coeur n'en pouvait
plus de s'accelérer. Ses boucles d'oreille la gênèrent tout à coup. Elle voulut les retirer. Mais on ne retire jamais ses boucles d'oreille devant un homme. Qui plus est, un homme aux allures d'impossible.
Elle le regardait la détailler dans le bourdon
nement et la lumière aveugle du café. Il semblait heureux de la voir là. Elle ne comprit pas tout de suite la nature de son sourire lorsqu'il vit ses pieds sagement lacés dans ces chaussures de poupée qu'elle avait déniché à moitié prix, à la liquidation totale de "Chaussure à son pied".
Puis elle sentit une vague d'émotion la submerge
r, dans ce face-à-face si intime et déplacé à la fois.
Elle n'y tint plus. Il fallait
qu'elle soit sûre. Qu'elle soit sûre que c'était lui. D'une voix de miel et d'inquiète, elle demanda :
- C'est vous ?
- Oui, répondit-il.
Elle était au bord de la défa
illance. Une chaise, vite, une chaise.
Il pressentit le moment où elle commença sa c
hute, et se leva d'un bond, piqué, saisi, vif, alerte, comme jamais ne lui avait permis son caractère auparavant. Il la rattrapa dans un seul geste et sentit ce corps gracieux échouer entre ses bras.
Les gens se précipitaient autour d'eux, prononçant de
s phrases inutiles, apportant des verres d'eau, provoquant un courant d'air, se plaigant de la chaleur qui régnait dans le café.

Elle reprit connaissance quelques dizai
nes de secondes plus tard, blanche et froide, transpirante et calme, sentant son coeur à la dérive.
Il était auprès d'
elle. Il contemplait son visage où s'alignaient les émotions les unes après les autres : soulagement, surprise, panique. Panique qui se dissipa vite en un calme absolu.

Quand tout fut fini, tout commença.
Il avait remi
s ses lunettes juste après qu'elle fut tombée.
Pour enfin la voir. La voir vraiment.

Ils parlèrent peu. Que dire quand on aime ?
Aurait
-on la présomption de décrire ce vaste océan avec des mots ?
Ils se turent donc, mais se connurent mieux que personne
.


Anda Liuda

Posté par Anda Liuda à 15:05 - Anda Liuda - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]


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