16 janvier 2008
Dernière confidence
Il m’arrive quelques fois d’essayer de me rappeler mon souvenir le plus ancien. Certaines personnes peuvent passer toute une vie sans jamais y repenser. Je les envie… Enfin voilà les choses sont faites ainsi et si j’avais pu écrire mon testament, mon ultime lettre, je l’aurais commencé par le début, le tout début.
À vrai dire il n’était guère passionnant. Comme tous les êtres de ce monde, j’ai passé mes premiers mois dans un noir total. Je devinais un froid et une constante odeur de carton que j’aurais certainement trouvé désagréable si ça avait été en d’autres circonstances. Je n’avais pas encore conscience du temps, l’horloge qui me fait face au moment même où je vous raconte mon histoire n’avais pas encore fait naître certains sentiments chez moi. Je ne me plaignais donc pas du futur grand drame de ma vie, la lassitude. J’étais en ce temps comme tous mes semblables… bien que je n’avais pas non plus encore connaissance de leur existence. Puis vient ce jour. Le grand moment tant attendu. Le cocon dans lequel je suis né se met à bouger en tout sens. Mon premier sentiment naquit alors: l’excitation. Je me rappelle avoir été fou de joie, intérieurement bien sûr. Je sentais le sol s’incliner, mon corps basculer puis cette éblouissante lumière.
Contre toute attente, mon premier contact avec le monde extérieur fut d’être enveloppé dans ce que j’ai appris à reconnaître par la suite, comme étant une désagréable main moite. Oui vous m’avez bien vu utiliser le mot désagréable, étonnant non ? Cette main moite a vieilli et la dernière fois qu’elle me prit entre ses doigts désormais froid et sec, aux ongles rongés, ce fut pour me cacher derrière la pile de CD récemment achetés. J’ai pris ce délaissement comme un véritable déshonneur. D’autres comme moi, ont connu le même sort mais ils ne semblent pas s’en plaindre, continuant d’afficher inlassablement le même sourire. Pensent-ils la même chose de moi ? Ressentent-ils également des émotions où suis-je un cas unique ? Je ne le saurais sans doute jamais… notre créateur n’a pas dénié utile de nous faire don de la parole.
Cela fait donc soixante dix mille deux cent quatre vingt quatre heures que je suis sorti de mon carton d’emballage et que je mène, désespéré au plus haut point, la triste vie d’un simple lego.
Toi qui me lis, si tu es un humain tu penses sans doute que les legos sont tous fait de plastique, ne sont voués qu’à s’emboîter dans des briques de torture et à afficher ce sourire qui me ferait cauchemarder si seulement je le pouvais. Et bien, cela m’arracherait sans doute le cœur de dire ce que je m’apprête à prononcer mais … tu as raison de penser tout cela.
Les autres legos avec qui je partage l’étagère ne semblent pas souffrir. Ne semblent pas vouloir afficher le moindre mécontentement. Je le sais puisqu’il m’est arrivé, posé par le plus grand des hasards face à un miroir, de voir ma teinte jaune d’œuf légèrement rougir tant je désirais exprimer la colère qui me ronge, tant je luttais pour inverser le sens d’inclinaison de ce demi cercle noir qui commence déjà à s’effacer sur mon visage. Ce genre de réaction ne semble n’être jamais arrivée à un autre lego à ma connaissance. Serais-je donc différent ? Les choses sont même faites de manière à ce que mon maître n’ai jamais voulu me mêler aux autres. Moi, le cosmonaute se démarquant tant des autres legos zoulous ou même pirates. J’aurais pourtant bien voulu mieux les connaître mais l’autre bout de l’étagère est tellement loin, et je n’ai pas non plus été conçu pour marcher. D’ailleurs à chaque fois que j’y pense, je trouve mon corps tellement ridicule. Je ne me peux même pas écarter les jambes ou les bras. Non mais c’est quoi ce délire ? Et c’est quoi aussi cette couleur jaune ? Même les Simpson ne sont pas aussi ridicule. Oui j’ai de la culture et alors ? Enfin seulement quand mon maître daigne involontairement me tourner vers la télé et puis de toute façon, à quoi cela pourrait-il bien me servir ? Moi, qui ne suis qu’un simple lego.
Aujourd’hui je n’ai plus d’utilité, je prend la poussière et bizarrement je commence à me sentir vieux mais malgré le fait étonnant d’être un lego capable de penser et de ressentir, je reste un lego et un lego ne vieillit pas. Un lego ne meurt pas. La mort, moi je la désire. J’ai connu tout ce qu’il y avait à connaître dans la vie d’un lego. Je veux désormais connaître la mort. J’ai réussi l’autre fois, par un heureux coup de chance, à tomber du haut de l’étagère. Lors de l’impact, ma tête s’est décrochée et a roulé à quelques mètres de mon corps. Même là je ne suis pas mort. J’observais mon corps si petit, si lointain, si impuissant. Je suis resté là à prendre la poussière des jours durant. Mon maître étant en vacances. À son retour il me ramassa, r’emboîta ma tête sur son corps et me reposa derrière la pile de CD. Depuis je n’ai pas eu d’autres occasions et cela me déprime continuellement. Je suis las… au désespoir, je suis peut-être le premier lego suicidaire au monde mais je suis né dans un monde où les legos ne meurt pas. Comme disent souvent les humains, le monde est mal fichu. Je pense qu’il est temps pour moi de me résigner. D’accepter ma condition et d’arrêter tout simplement de penser. Alors certes j’ai fais appel à code vesix pour écrire ce texte, (oui, les legos ont des crochets en guise de mains et c’est peu pratique pour écrire) mais voyez ce dernier comme l'utlime confidence d’un lego car désormais, il n’y en aura plus jamais.
16/01/08 code vesix