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16 avril 2008

Le pont angelot

Un nouvelle écrite pour le lycée... :

Paul Martinot marchait tel un boiteux, les yeux dans le vide et embués de larmes, murmurant sans cesse la même chose. Il errait en pleine nuit à travers les rues de la petite ville. C'était une nuit froide, personne n'osait sortir de chez soi et tout le monde préférait dormir à cette heure-ci. Paul depuis plusieurs mois était bien maigre et il se négligeait. Il n'était plus qu'une pâle image de l'homme qu'il était avant, mais il n'en avait rien à faire, il comptait en finir avec la vie.

Il erra, il erra et il erra encore dans la nuit froide. Il arriva alors à un pont, celui-ci lui  paraissait magnifique à travers ses yeux vitreux et enfoncés. « Bel endroit pour mourir et beaucoup de gens ont déjà réussi leur coup ici. ». Alors il s'approcha du bord et regarda le néant sous ses pieds. Il pleurait toujours puis ferma lentement les yeux, il ouvrit ses bras comme pour mieux s'envoler. Et il...

« STOP ! ».

...se redressa lentement, le regard intrigué, il scruta le pont à gauche, à droite pour apercevoir qui avait prononcé le mot si vivement, si sèchement. La lumière faiblarde d'un lampadaire ne laissait apparaître dans le noir que les pavés qui constituaient le trottoir, il n'y avait personne aux alentours. Après s'être convaincu qu'il n'y avait pas de danger, il se décida à demander à la nuit, « Qui est là? Qui a m'a parlé?, demanda t-il d'une voix tremblotante.

- Faites un effort s'il vous plaît, vous ne voyez que moi... répondit une voix d'homme adulte.

- Pardonnez-moi, articula Paul, mais je ne vois rien ici qu'un pont vide éclairé par un lampadaire à la lumière faiblarde.

- Le pont n'est pas vide, vous êtes dessus non? Et vous venez de le dire, vous voyez un pont, donc ne faites pas semblant de ne pas me voir.

Sur ces mots, Paul marqua un temps d'arrêt, il avait beau être dépressif, il n'en restait pas moins conscient. Puis, au bout d'un temps de réflexion rapide, il dit :

- Vous, vous êtes un...pont? Bafouilla t-il tout en cherchant autour du pont si personne ne se cachait et lui faisait une blague. Vous savez je n'en ai plus rien à faire de la vie alors vous pouvez toujours profiter de moi, me faire une mauvaise blague, je n'en ai plus rien à faire.

- Bravo, je suis un pont et je suis blagueur. En revanche, je ne suis pas méchant, et je me suis en effet aperçu que vous n'en aviez plus rien à faire de la vie. Heureusement que je vous ait stoppé à temps où vous seriez mon 600ème mort par suicide... bonjour la réputation ! Mais expliquez-moi s'il vous plaît qui est cette femme dont vous répétiez sans cesse le nom avant que je n'arrête votre transe suicidaire. Elodie si j'ai bien compris?

- Eloïse, rectifia tristement Paul, c'était ma fille qui est morte dans un accident…

- C'est toujours votre fille ! Coupa le pont. Même morte elle doit le rester tout de même.

C'est alors que Paul rigola comme un hystérique

- Qu'est-ce qui vous fait autant rire? dit le pont sur un ton irrité.

- Voilà que je me mets à entendre des ponts parler, et sans s'arrêter de rire, par saccades, il ajouta, mon corps joue un tour à mon esprit pour ne pas mourir? Ahah, c'est vraiment trop drôle je peux entendre des ponts parler, je mérite vraiment l’asile dorénavant !

- Vous me décevez, monsieur... je n'ai pas encore votre nom, mais si vous n'accordez aucun crédit à ce que je dis, peut-être que ceci vous décrassera! »

A ces mots, Paul sentit soudain une secousse sous ces pieds qui le fit chuter, il arrêta alors totalement de rire, et cette fois sa voix était la plus sérieuse possible « C'est bon, c'est bon, maintenant, je, je vous crois et, et je m'appelle Paul.

- Bonjour, moi c’est Martin, c’est le nom que j’aurai aimé avoir si j’avais été un humain…mais je suis un pont. Pourquoi vouloir mourir ? Quelle mouche vous a piqué ?

- Le malheur, répondit Paul.

- Ce n’est pas suffisant, ne soyez pas si faible d’esprit, et puis vous êtes transi de froid, venez contre moi, descendez sur un de mes piliers, adossez vous à moi, même si la pierre n’est pas chaude, au moins vous serez un minimum à l’abri. »

Alors Paul contourna le pont, sur le côté, dans l’herbe boueuse il essaya tant bien que mal de ne pas glisser dans la rivière si froide. Un paradoxe pour quelqu’un qui, il y a quelques minutes voulait s’y jeter au plus vite, mais la curiosité l’emporte et il ne put s’empêcher d’obéir à cet étrange sauveur.

Il arriva au pied du pilier, s’y adossa, il était cependant faible, très faible, et il s’écroula tout contre lui. Il ne sentait plus ni le froid ni la faim. Il rouvrit pourtant les yeux et se vit dans une salle circulaire aux murs noirs, au plafond bas. Il était sur un tapis central posé sur le parquet, en face d’une porte ouverte donnant sur…rien.

Mais tandis qu’il regardait la porte, celle-ci se ferma et laissa progressivement apparaître un homme, de la même taille que lui, soigneusement coiffé, habillé d’un très beau costume. L’homme, une fois la porte refermée regarda Paul avec un sourcil levé. Il lui sourit alors et lui tendit la main, Paul l’accepta, il le redressa.

« Qui êtes vous ? demanda finalement Paul.

- C’est encore moi, Martin, voici l’apparence humaine que j’aurais aimé avoir. Vous êtes en ce moment sur le pont.

Martin tendit la main vers Paul, un carré lumineux apparut et comme si il y avait eu une caméra sur le pilier du pont il vit qu’il était évanoui, presque mort.

- Mais, ici…bafouilla Paul.

- Ici c’est comme… Le centre de votre esprit, votre âme, enfin vous quoi, le refuge aux tréfonds de votre cerveau. On a accès à toute votre vie d’ailleurs… »

A ces mots Martin fit apparaître des images, des films. « Ca, c’est votre vie, remontons au début… Maintenant laissez moi en faire un résumé. »

Paul se plaça bien face à Martin, avec au centre le « film » de sa vie. Alors Martin commença :

« Votre enfance, comme on en voit par milliers, des parents aimants, des parents qui s’aiment, ni frère ni sœur, ce statut de fils unique vous donnera un manque. Vos parents le ressentent et vous offrent un chien, Ballotin, mort écrasé par votre bus scolaire à l’âge de trois ans. Vous avez été triste et avez beaucoup pleuré. On vous achète alors un lapin, au moins, il ne se fera pas écraser. Malheureusement, vous ne vous y attachez pas et le lapin sera finalement donné à des amis de la famille.

« On sent déjà que vous avez un besoin d’amour continuel et que sans, la vie pour vous n’a plus aucun sens, plus aucun goût.

« Votre jeunesse, vous êtes adolescent, les filles passent et cassent, les relations se multiplient, elles ne durent tout au plus que quelques mois.

« Puis viennent les études, le travail comble votre manque d’amour, vous avez des résultats excellents, vous vous saoulez de bouquins, les avalez les uns après les autres. Cela vous mènera à des études qui vous feront architecte. Vous avez peu d’amis mais le peu que vous avez vous aime.

« Travail le jour, amis le soir, cela va durer un certain temps mais l’amour manquera toujours à l’appel.

« Puis, au hasard des clients qui veulent vos services d’architecte. Vous vous retrouvez devant un couple au mari devenu antipathique et à la femme malheureuse d’avoir perdu l’époux aimant du début de sa relation, vous l’aviez comprise. Vous la trouviez belle, elle vous a compris. Alors vous fuyez avec elle, abandonnant travail, amis, famille.

« Votre vie repart alors à zéro, vous la reconstruisez. Vous vous installez dans une magnifique région où vous bâtissez une maison avec tout votre talent. Vous vous mettez à votre compte, votre cabinet ne désemplit pas. De son côté, Julia  retrouve un travail dans la même banque.

« Mariage, apogée de l’amour. A Venise, lors de votre lune de miel vous concevez avec elle Eloïse qui naîtra neuf mois plus tard. Elle est belle, aucun problème médical. Elle acquiert rapidement la grâce de sa mère et l’habileté de son père.

« La vie continue alors trois ans, vous, Julia et Eloïse, vous êtes beaux, vous achetez un nouveau chien, Erode. Pour ne pas revivre l’expérience traumatisante de votre enfance, vous évitez de le faire sortir, et comme vous ne voulez pas non plus qu’Eloïse soit enfant unique, vous remettez ça avec votre femme.

« C’est au cours d’un voyage à Las Vegas que sera conçu un deuxième bébé. A l’échographie, c’est un garçon, vous l’appelez déjà Thomas.

« Enceinte de trois mois, en tant que papa poule et mari attentionné vous essayez de l’empêcher de conduire. La voiture pourrait être néfaste pour lui et elle, mais vous savez qu’avec son caractère elle ne vous écoutera pas, vous n’êtes cependant pas inquiet car vous savez que vous en faites trop.

« Mais le 26 mai, vous êtes chez vous, vous faites la cuisine sachant que Julia et votre fille rentreront tard. Mais à 20h37, vous recevez un appel, ça doit être elle prévenant qu’elle sera bientôt là. Alors vous empoignez le téléphone un grand sourire aux lèvres pour le relâcher une minute plus tard et tomber à genoux en pleurant. Votre femme enceinte et votre fille viennent de mourir, la voiture a basculé du haut d’un pont vous explique un médecin urgentiste à la voix calme et posée.

« Vous n’avez alors plus rien, vous avez fui votre famille et vos amis, votre second chien, entre temps est mort d’un infarctus tellement il était gras. Pour compenser vous tentez de vous acharner comme pendant vos études sur votre travail. La deuxième fois marche cependant moins bien que la première –pour ne pas dire pas du tout-, tous les travaux que vous proposez sont affreux, vous faites faillite. Vous vous trouvez alors un nouveau compagnon : l’alcool. Vous l’avez toujours détesté et vous continuez à le détester et vous décrochez aussi rapidement que vous vous y êtes attaché.

« Vous êtes alors tout seul, vous ne devenez plus que l’ombre d’un homme. Pendant plusieurs mois votre état va s’accentuant plus ou moins rapidement. Un soir vous errez dans la ville, vous ne voulez plus revoir votre maison, ni même ce monde. Vous arrivez alors à un pont, vous voulez en finir de la même manière qu’a fini votre famille…et à l’ultime moment arrive un nouvel ami, celui-ci vous montrera de l’« amour » et vous n’aurez alors plus envie de vous suicider. Vous vous maintiendrez contre lui, il sera pour vous un véritable pilier. Il vous donnera une vue d’ensemble sur votre vie pour que vous en fassiez une synthèse, un résumé… Alors je vous attends. »

Epoustouflé par la vitesse à laquelle les images de sa vie ont défilé, Paul ne répondit pas tout de suite. Comme si sa vie et ses souvenirs qui lui paraissaient si longs ne se résumaient qu’à une seule page de roman. Il se dit alors qu’il n’était vraiment que peu de chose. Il finit par conclure : « Eh bien…euh…j’ai eu…j’ai eu une magnifique vie de famille qui s’est transformée en vie de malheur. ».

Martin poussa un énorme cri de rage, il cria à Paul : « RAAAAAAAA, voila ! Vous recommencez encore, vous aspirez à la vie, vous aspirez à l’amour et vous ne voyez pas plus loin que le bout de votre nez ! Vous croyez réellement avoir été heureux au moins une seule fois dans votre vie ?

- Oui, s’entêta Paul, ma femme et mes enfants m’ont comblé.

Martin poussa un second cri de rage, il paraissait menaçant et tournait autour de Paul dans cette salle circulaire.

- Voila ! Voila ! Vous avez été comblé mais jamais heureux, vous avez eu une vie tranquille, mais est-ce vivre que d’être tranquille ! L’un de vos philosophes disait semble t-il qu’on est tranquille dans une prison mais que pourtant on n’y est pas bien. Alors retournez immédiatement dans votre corps, prenez votre vie à pleines mains. Tout ce que vous voulez c’est être entouré et découvrir sans cesse pour nourrir votre curiosité naturelle. Vivre enclavé dans une famille qui limite votre contact avec le monde n’est pas pour vous. Pourquoi ne vivez vous pas pour faire le tour du monde ? Est-ce un manque de courage ? Pourtant vous ne serez libre, vous ne serez heureux, vous ne serez qu’Homme plein de son esprit libre et inventif qu’en découvrant sans cesse de nouveaux amis, à travers tous les pays. Vous n’êtes pas taillé pour la famille ou la routine. Ce n’est pas votre moyen d’être heureux, ce n’est pas votre moyen de vivre. Je suis ici seulement pour vous apporter la dose de courage nécessaire ; le coup de pied pour vous faire décoller. Vous devez vivre pour vous Paul. Votre bonheur, je l’ai compris, c’est de voir des inconnus heureux, votre bonheur, c’est d’être aimé et non pas apprécié pour votre générosité, vous voulez combler ce manque qu’il y a eu pendant votre enfance. Allons Paul, reprenez-vous, vous n’avez plus le droit de rester ici, il faut que vous rentriez sur Terre. Chez vous, dans votre ville et vivez pour vous cette fois !

C’est alors au tour de Paul de s’énerver.

- Quoi ?!!!Je n’ai jamais vécu pour moi ? Je n’ai pas connu l’amour ou le bonheur ?

Avec calme Martin lui répond

- Non.

Silence…Pause.

- Non, vous avez vécu pour vos parents, leur procurant la joie d’avoir un génie à la maison, puis de vos amis en faisant de grandes virées avec eux. Julia n’est devenue votre femme que parce qu’elle devait être libérée d’un mari autoritaire. Il est temps de vivre pour vous. Vous voulez le bonheur réel des gens, pas leur attachement ni leurs caprices »

Leur discussion sembla durer des heures jusqu’à l’argument ultime où Paul décida : « D’accord, je comprends, vous avez raison, je vais enfin devenir adulte, je vais partir faire le tour du monde, le bonheur je le trouverai naturellement.

- Attention, ne vous emballez pas trop, pour voir le bonheur, vous passerez par la haine et l’injustice de ce monde, vous verrez des choses magnifiques comme vous verrez des choses laides.

- Oui, maintenant je crois avoir compris.

- Donc plus de suicide ?

- Plus de suicide, je n’arrive cependant pas à oublier que je compte aider les gens par pur égoïsme parce qu’il s’agit de mon bonheur personnel, je ne cherche pas l’attachement, donc pas de femme, juste de la reconnaissance par l’aide que je peux fournir.

- Ce sont les autres qui ont été égoïstes et qui vous ont empêché de vous émanciper à des fins personnelles. Ils auraient pourtant trouvé une personne dont le bonheur aurait été de les sauver et de vivre en famille avec eux. Et même si vous, vous êtes heureux à rendre partout sur Terre des inconnus heureux, j’ai du mal à y voir de l’égoïsme. Utilisez vos talents d’architecte pour construire des écoles, des maisons pour ceux qui en ont besoin. A votre place, je garderais juste une attache, une valeur fixe et rassurante, pourquoi pas un chat ?

Et le reste du monde à sauver. Mais allez, hop ! Maintenant on retourne dans son corps sinon vous mourrez de froid et le matin qui arrive, allez hop ! Enfuyez-vous !

- Mais…comment ?

- Par le même endroit dont vous êtes entré voyons !

Paul se dirige alors vers la porte, l’entrouvre puis se retourne.

- J’ai une dernière chose à vous dire…

- Ne vous inquiétez pas » le coupa Martin qui lui fit alors un clin d’œil en levant en même temps le pouce.

Paul fit de même à Martin, clin d’œil puis il leva le pouce, avant de s’engouffrer dans la porte pour retourner aussitôt dans son corps. La sensation est affreuse, il a froid, il a faim mais maintenant, il est apaisé.

La lumière du soleil n’est qu’à peine levée mais suffit déjà à rendre obsolète la lumière du lampadaire faiblard. Paul le regarde d’une manière idiote, le corps ballant, au milieu de la route. Un policier le tire de sa rêverie, «  Ca va bien monsieur, dit-il tout en ce préparant à mettre les menottes au cas où …

- Mieux que jamais, répond confiant et souriant Paul, son état d’esprit calmé jurant avec son allure de squelette, mal rasé, avec des vêtements presque en loques.

- Restez pas sur le bord de la route, c’est dangereux. Et puis, rentrez chez vous sinon le froid aura raison de vous.

- Je n’ai plus envie de ma maison vous savez, mais…vous pourriez m’y conduire s’il vous plaît, c’est à l’autre bout de la ville. »

Le policier, le prenant pour un original, l’emmena alors jusqu’à chez lui. Bien que sa nouvelle maison, dorénavant, ne fût pour Paul que le monde tout entier.

Posté par Guitzerai à 13:25 - lord lumière nouvelle - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]


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